Les collaborations entre la mode et le secteur HRI existent, à très petites doses. En 2010, le designer québécois Philippe Dubuc signait les uniformes du personnel en salle pour un restaurant montréalais aujourd’hui fermé. Or, comme le soulignait récemment le rédacteur en chef du magazine américain Bon Appétit, la question récurrente après un défilé de mode est « Où as-tu mangé hier soir ? ». Mode et gastronomie ne devraient donc pas tarder à davantage converger.
QUE PORTE-T-ON EN 2016 ?
Même si les vêtements professionnels signés par des designers de renom restent rarissimes au Québec ou au Canada, les choses évoluent. Très peu toutefois, car les coûts restent le principal critère dans le processus décisionnel. La plupart des établissements se tournent vers l’achat en gros volume de prêt-à-porter (des tailleurs pour les femmes, des complets pour les hommes), le sur-mesure étant plus une pratique de l’hôtellerie haut de gamme.
En matière de style, le classique reste de mise : être indémodable, tout en s’inscrivant dans l’esprit du temps, mais sans faire trop tendance. Une certaine sobriété continue de s’imposer, même si le style décontracté et personnalisé (lire l’encadré À nouvelle cuisine, nouvelle allure) influence l’ensemble du secteur. Les femmes ont plus de choix : vestes, jupes et pantalons avec une chemise en coton et polyester blanche ou de couleur qui reste un accessoire classique.
Du côté des coupes, s’adapter à toutes les silhouettes est l’un des grands défis. Dans la mesure où les établissements doivent gérer régulièrement les roulements de personnel, les vêtements doivent être adaptables et ajustables (par exemple, la largeur des revers et des ourlets ou le choix du 100 % polyester avec un peu d’élasthanne dedans qui va permettre les entre-grandeurs).
Les matières premières proviennent principalement des pays d’Asie, les textiles européens étant plus chers : popeline extensible, tricots de polyester (surtout pour les hauts des femmes) avec de belles tombées. En ce qui concerne les couleurs, les teintes neutres s’imposent toujours. Les étoffes sont généralement unies, dans les tons de beige, de brun foncé, de marine, de gris ou de noir avec parfois la présence d’une fine rayure. D’autre part, les couleurs plus vives (rouges, verts, bleus) font progressivement leur entrée, plus en salle qu’en cuisine d’ailleurs.
L’entretien des uniformes de travail est de plus en plus externalisé. La direction d’un établissement fournit souvent deux exemplaires du vêtement de travail (plus souvent le haut que le bas lorsqu’il s’agit de chandails, de chemises ou de vestes portant le logo de l’établissement). Les employés doivent s’occuper eux-mêmes de l’entretien avec tout ce que cela engendre comme repassage. Dans les adresses haut de gamme, l’entretien est assuré par l’établissement lui-même (un service de couture est également offert) ou confié à un service de blanchisserie et de buanderie – dont beaucoup ont cessé leurs activités, signe des temps.
La compagnie montréalaise Uniformes Town & Country offre une grande variété de modèles prêts-à-porter dans différentes gammes de prix.
Photo : © Uniformes Town & Country
Intemporel + Adaptable/Ajustable + Teintes neutres (beige, brun, gris, marine, noir) avec quelques détails colorés permettant la personnalisation. Hormis le confort, la durée de vie (de 2 à 5 ans) et l’entretien facilité (lavage et séchage), quel est le grand critère déterminant ? Le coût.
Photo : © No Limits Design
L’EFFET « TABLIER »
Ces dix dernières années, incontestablement, la grande vedette, aussi bien en salle qu’en cuisine, est le tablier, mais pas n’importe lequel. De style (et de confection) artisanal, en jean, en coton épais (biologique) à fines ou grosses rayures ou en lin dans des teintes unies, avec un tour de cou en cuir et un système d’attaches à rivet, le tablier revu et corrigé s’inspire des métiers de bouche ou de terre (boucher, jardinier, fermier…). Ce sont surtout les restaurants indépendants pilotés par de jeunes chefs propriétaires (ou associés) qui l’ont choisi comme marque identitaire. Ce tablier est moins cher qu’un uniforme complet, plus simple à personnaliser, et surtout, dans l’esprit du temps !
Billy, la nouvelle gamme d’Uniformes Town & Country propose, entre autres, une série de tabliers qui répond à la nouvelle tendance.
Medium Rare Chef Apparel Inc est une entreprise de Calgary dont les modèles sont assemblés à Montréal. Elle se distingue par son choix de textiles et ses modèles qui plaisent sans contredit à la jeune génération de travailleurs.
Photo : © Medium Rare Chef Apparel Inc
Ce qui est recherché et apprécié par les employés, qu’ils soient en salle, en cuisine ou à la réception ? Des vêtements de travail qu’ils seraient prêts à acheter eux-mêmes en boutique.
Photo : © Medium Rare Chef Apparel Inc
DES TEXTILES « ANTI », DE PLUS EN PLUS INTELLIGENTS
Trouver de beaux et surtout de bons textiles reste difficile : ils blanchissent, ils boulochent, ils rétrécissent, ils se tachent, bref, ils s’usent vite ! Toutefois, la recherche et le développement dans le domaine des textiles dits intelligents progressent à grands pas. Certaines caractéristiques apportées dans les traitements ou les fibres mêmes des textiles (issu des nanotechnologies) sont en effet très intéressantes : textiles hydrophiles ou hydrophobes (ces traitements permettent aux tissus d’absorber ou de rejeter l’humidité), antitaches (comme le traitement Téflon® qui rend les textiles imperméables ; les liquides glissent sur le tissu), antibactériens, anti-UV, anti-rétrécissement (traité Sanfor), anti-repassage (le traitement easycare permet à la fibre de rester souple ; le textile ne nécessite donc pas de repassage). Du reste, avant que les directions d’établissement mettent la main au portefeuille sur ces textiles plus avancés technologiquement, ce sont surtout les apprêts anti-boulochage (des vêtements ayant un aspect lainage, mais sans contenir de laine, trop chère et à l’entretien difficile), la résistance aux frictions (les étoffes sont plus résistantes) et l’inflammabilité (apprêts ignifuges) qui sont les plus demandés.
DE LA TÊTE AUX POILS EN PASSANT PAR LES POCHES !
Qui porte encore une toque de nos jours ? Plus grand monde, sauf peut-être dans le cadre d’une séance photo officielle. Connotée ringarde, du moins associée à la génération des anciens chefs, aux « classiques », la toque a été remisée. Depuis, le couvre-chef en cuisine puise dans d’autres répertoires de mode : bandana (noué de différentes manières), casquette, bob, canotier… Bien entendu, il faut que cela tienne bien sur la tête, soit ajustable et facile d’entretien. Comme pour le tablier, ce sont les détails qui vont, en partie, permettre d’exprimer sa personnalité : les boutons, les liserés ou les tailles et la position des poches par exemple. Situées à l’avant, droites ou de biais, fonctionnelles, les poches évoluent avec les usages (les technologies mobiles comme le cellulaire qui remplace le bloc-notes en papier ou le paiement à table avec un terminal point de vente). Aussi, on note la grande tendance « barbe façon hipster » pour les hommes qui sévit depuis au moins cinq ans ! Depuis, les filets protecteurs ont fait (en principe !) un grand retour.
Des vêtements qui laissent respirer le corps (favorisent l’aération corporelle), confortables grâce à la souplesse des fibres et qui suivent les variations de température en cuisine et en salle.
Photo : © Medium Rare Chef Apparel Inc
À NOUVELLE CUISINE, NOUVELLE ALLURE
Moins d’uniformes, mais des styles généralement plus décontractés (le fameux casual en anglais) qui varient selon le type d’établissement, le concept choisi par ce dernier : par exemple, des manches courtes, trois-quarts ou franchement retroussées pour les vestes de chefs et plus cintrées pour les femmes, avec un tablier. Jamais les métiers de bouche n’auront été aussi à la mode ! Certains professionnels prennent même la pose tels des mannequins avec un côté « mauvais-garçon-mais-propre » qui plaît beaucoup. Le passage des vestes de cuisine du blanc au noir ou à d’autres couleurs s’inscrit dans un contexte de rupture entre les générations de chefs et de cuisiniers. Quant au tablier, il évoque ce retour à la terre, au produit, à la simplicité. Ainsi, le style décontracté et naturel s’impose-t-il de plus en plus, avec encore du sexy, voire très sexy pour certains établissements, parallèlement aux allures chic rétro propres au milieu du bar (le mixologue avec cravate ou noeud papillon, gilet, en bras de chemise et manches retroussées par exemple).
LA TENUE VESTIMENTAIRE DES EMPLOYÉS ? L’IMAGE DE L’ENTREPRISE.
C’est aussi important que le décor, les chambres, l’ambiance, le menu et ce qu’il y a dans les assiettes ! En interne, mais aussi à l’externe, lorsque l’établissement participe à une activité ou un événement (service traiteur, concours, etc.). Le vêtement de travail doit refléter le message que l’établissement souhaite passer. À condition que la direction le communique adéquatement…
LES UNIFORMES DE (DÉJÀ) DEMAIN…
Il fait excessivement chaud dans la cuisine, mais grâce à sa veste dernier cri thermorégulée, la chef ne ressent aucunement cette montée de température. Magique ! Non, technologique. L’uniforme de demain ? Nous avons posé la question à deux spécialistes en la matière… textile.
Pour Slaveia Gutman, propriétaire et directrice des ventes de l’entreprise Atelier D’Ilathan à Québec, le futur proche concernant les uniformes de travail dans le secteur HRI maintient le cap vers des tissus hyper légers, mais encore plus résistants, notamment en microfibre de polyester, qui s’inspirent directement des vêtements mis au point pour endurer les intempéries, voire des conditions climatiques extrêmes. Les fibres naturelles devraient également continuer de s’imposer afin d’offrir un maximum de confort pour les travailleurs du secteur. Les avancées concernant les textiles thermorégulateurs (qui s’adaptent aux variations climatiques) devraient aussi se poursuivre.
Questionnée sur l’avenir de l’uniforme dans le secteur des HRI, Lisa-Marina Clément, propriétaire et directrice de l’entreprise No Limits Design de Laval, est formelle : « les possibilités offertes par les tissus plus techniques (comme les textiles anti-feu) sont nombreuses, mais leur coût dépasse largement le budget des restaurateurs et des hôteliers ». Elle croit plutôt que l’uniforme de l’avenir suivra l’inévitable cycle de la mode, mais qu’il devra surtout respecter l’équilibre entre le confort qu’il procure et sa résistance à l’usure : confort absolu, pas lourd, pas cher, pas chaud !
D’autre part, une tendance très forte actuellement est sans conteste l’application de politiques d’achat local en restauration. Lisa-Marina Clément a elle-même instauré cette philosophie d’entreprise chez No Limits Design : « J’aimerais que cette façon de faire ne se limite pas aux achats d’aliments et de boissons, mais qu’elle s’étende aussi aux tenues de travail dans un proche avenir ».
La veste de chef spécialement dessinée pour les femmes par No Limits Design, coordonnée à un tablier au détail raffiné, donne une touche toute féminine et très tendance à cette tenue de travail.
Photo : © No Limits Design